Michael - dit Mike - Collin a le parfait mental de l'aventurier. Fils d'ouvriers, il n'eut guère l'occasion de quitter ses Vosges natales pour de trop lointaines contrées dans son enfance, heureuse du reste. 

Mais quand un collègue lui propose de l'accompagner par-delà les frontières, les envies d'aventure qui couvaient depuis longtemps en Mike rendent une seule réponse possible : un grand OUI.

Détail intéressant : l'aventure que lui propose son collègue n'est rien d'autre qu'un trek dans un coin méconnu du Népal : l'Himalaya... ! "La claque" pour Mike, mais dans le meilleur sens du terme. Le virus des grands espaces enneigés est inoculé. 

Pour notre plus grand plaisir, Mike aime faire des carnets de voyages de ses aventures. Japon, Ladakh (Inde), Népal donc, Hargandervidda (Norvège), Drakensberg (Afrique du Sud), ... Mike nous emmène par ses mots et ses photos dans ses explorations aventureuses et méditatives sur son blog anendlesspath...

Faites le détour, vous m'en direz des nouvelles.

Ama Dablam Nepal 2012
Michael - Mike - Collin en train de lire dans un refuge

© Mike Collin. Les photos de cette page sont soumises à droits d'auteur.

De Tintin au Tibet aux sommets de l'Himalaya : portrait de Michael Collin

 À bientôt 38 ans, ce gendarme de profession depuis plus de 18 années cache sous son uniforme une âme d'aventurier qui ne demande qu'à s'exprimer dans les contrées les plus reculées de la planète.

L'histoire de Mike commence comme celle de beaucoup d'enfants : des cabanes dans les bois, les pieds dans la gadoue du massif des Vosges, et une fascination pour les aventures de Tintin au Tibet. Mais contrairement à la plupart d'entre nous qui rangent ces rêves au placard avec l'âge adulte, Mike a eu le courage de sortir sa tête du livre pour aller voir "en vrai" ces immenses montagnes himalayennes.

Le déclic arrive vers 25 ans - mieux vaut tard que jamais ! - avec un premier trek de 4 semaines au Népal en 2012. Direction Kathmandu puis le Khumbu, au pied des plus hauts sommets du monde. Pour quelqu'un qui n'était encore jamais sorti de France, autant dire que l'impact fut... considérable.

L'apprentissage par l'épreuve

Après ce premier voyage marquant, il faudra attendre trois années supplémentaires pour que Mike reparte. Pas par manque d'envie, mais parce que la vie en avait décidé autrement : échecs professionnels et personnels s'enchaînent. Mais parfois, c'est dans ces moments-là qu'on trouve la force de tout plaquer.

En septembre 2015, sur un coup de tête mâtiné de mal-être, Mike fait son sac direction le Ladakh pour une Grande Traversée du Zanskar en autonomie. Seul. Avec le recul, il reconnaît que c'était "largement surdimensionné" pour son expérience de l'époque. Pourtant c'est sans doute de cette rudesse, des ces frictions dont Mike avait besoin pour renouer avec l'envie d'avoir envie, comme disait une chanson.

Camp 5 Drakensberg

Epoustouflantes lumières du Drakensberg, "Montagnes du dragon", Afrique du Sud. Parc classé au patrimoine mondial, on comprend pourquoi.

L'air se raréfie, l'expérience s'enrichit.

2017 marque ses 30 ans et Mike décide de franchir un cap supplémentaire avec l'ascension de l'Himlung Himal, un sommet de 7126 mètres.

Les années suivantes voient Mike diversifier ses terrains de jeu. Mais c'est vers les milieux polaires que Mike se sent le plus attiré.

En février 2023, direction le Hardangervidda en Norvège, seul à skis avec une pulka, pour traverser le plateau au plus fort de l'hiver. Là-bas, pas de place pour les faux-semblants : "Je vis une intensité et une lucidité que je n'ai encore jamais connu." Il y retournera d'ailleurs.

Si Mike apprécie les aventures partagées, la solitude n'est pas non plus pour lui déplaire. "Partir seul est un choix assumé. C'est une parenthèse de méditation active, une fenêtre sur mon esprit que j'apprécie particulièrement pour la clarté sans pareille qu'elle m'offre."

Retrouvez l'intégralité de notre échange avec Mike Collin dans cet épisode où il nous raconte ses plus belles aventures, ses moments de doute, et cette quête perpétuelle de beauté qui le pousse toujours plus loin, ... et souvent plus haut.

Bivouac Hardangervidda

Hargandervidda, un haut plateau mythique qui peut se transformer en piège mortel. En aventure, préparation et humilité vous ramèneront plus souvent sans encombre que témérité et désinvolture...

Extraits de l'entretien : 

“Un instant d'éternité.”

AnBé : Tu écris [dans ton blog] "Le fil rouge de mes envies est bien identifié : m'émerveiller sans limite devant les paysages ou des instants très particuliers. C'est un peu mes minutes d’éternité, ma façon d’arrêter le temps l’espace d’un instant et de me sentir parfaitement en phase avec moi-même et le monde qui m’entoure."(...)

Mike Collin : Tu as l’impression d’avoir fait le tour de la question et d’être au bout de ta vie en disant « c’est bon, là je suis épanoui ». D’être juste OK avec quoi qu’il arrive. T’as l’impression que tous les astres s’alignent et que c’est vraiment le moment où tu dois être là, à l’endroit précis où tu es. Tu serais cinq centimètres à côté, tu serais arrivé cinq minutes plus tard, et voilà, t’étais passé à côté.

Là, à l’instant T… Moi je l’ai revécu en Afrique du Sud. Un truc tout bête, mais un soir on finit de monter la tente — j’étais parti avec un ami , on était sur un paysage…

AnBé : On a vu les photos. C’est une tuerie, c’est fou, c’est magnifique.

Mike Collin : Quasiment tous les soirs, c’était incroyable. Je n’ai jamais vécu ça en bivouac. Sur 13 nuitées, on a fait 12 nuits exceptionnelles. 12 nuits où tu sortais la tête de la tente et tu disais : c’est incroyable d’être là. Les paysages comme ça, sont complètement fous. Les paysages, les couleurs, l’absence totale de bruit, l’air frais et tout, ça rendait la chose vraiment intense.

Et un soir en particulier, je commençais un petit peu à être fatigué. Et quand t’es fatigué, t’es le plus à l’écoute de toi-même aussi. Je me perds un peu dans mes pensées, au bord du vide, au bord de la falaise. Et puis d’un seul coup, je croise le regard de mon ami, qui était sur son caillou, qui était en train de regarder un petit peu dans le vide aussi.

Et juste son regard, ce qu’il avait dans le fond de la pupille… Je me dis : bah oui, c’est exactement ça. Là, je vais laisser faire la pierre, faire le caillou, parce que c’est exactement ce que je fais régulièrement. Je me voyais au travers de lui. Cet instant de plénitude absolue. Là, je sais qu’il est bien.

AnBé : Faire la pierre…

Mike Collin : Oui. Ça c’est quand tu es assis, tu ne fais plus rien, tu ne penses à plus rien, tu vis ton moment. Tu fais ta petite photo dans le cerveau et personne te l’enlèvera jamais, ce truc.

Mike Collin, extrait de l'épisode 115

logement chez l'habitant au Nepal

Zanskar, Ladakh. La plus haute vallée peuplée de l'Himalaya, (au-dessus des 4.000 m d'altitude). Région encore isolée 8 mois par an jusqu'il y a peu, routes et réchauffement climatique changeant peu à peu la donne. Pour plus de contenu sur le Zanskar, on en parle dans le très bel épisode avec l'anthropologue Marianne Chaud dans l'épisode 48.

Village du Zanskar dans un rayon de soleil

Mike Collin capture des instants qui éclaboussent l'âme. Pour découvrir les carnets d'aventure superbement écrits et illustrés de Mike Collin, rendez-vous sur son blog, anendlesspath.com. Recommandé.

Où trouver l'invité

Instagram : @mike.cln
Site Web : An endless path

Autres épisodes mentionnés pendant la discussion : 

Pour aller plus loin:

  • Amoureux.se de photographie ? Découvrir les images de ce photographe suisse que Mike admire beaucoup (mentionné dans l'épisode) : Olivier Föllmi
  • Livre de David Goggins, Can't Hurt Me ou en français aux éditions Nimrod : Plus rien ne pourra me blesser.

Illustrations sonores

Musique :

Cali by ItsWatR (Direct Licence)

Whipped Cream by IsWatR (Direct Licence)

Sons :

Short Whoosh - Vilkas Sound

 

Retranscription de l'épisode

Retranscription automatique - certaines erreurs et incohérences peuvent subsister !

AnBé : En 2015, tu es parti sur un coup de tête pour une grande traversée du Zanskar au Ladakh dans un moment difficile. Tu en dis un premier voyage seul, pas forcément initié pour les bonnes raisons, largement surdimensionné pour le peu d'expérience que j'avais et finalement essentiel pour m'épanouir dans mes rêves et mes aventures futures. Un mélange extrême de beau et de dur pour faire le point sur qui j'étais et qui je voulais être.

Il écrit bien l'animal ! Bon voilà, alors, tu es parti... Tu peux nous en parler de cette traversée, parce que c'est épique quoi, s'il manque de préparation et qu'il te retrouve là-bas. Même si la raison était mauvaise, moi je trouve que la destination est bien choisie.

Mike Collin : C'est bon, t'as tout dit, on peut arrêter là.

Mike Collin : Effectivement, le Zanskar c'est quelque chose que je connaissais très peu, comme beaucoup de mes voyages ça part d'une photo souvent. Là c'était en l'occurrence des photos d'Olivier Föllmi, peut-être que tu connais sur le Zanskar. C'est un photographe suisse qui a fait des photos incroyables sur le lac gelé du Zanskar et surtout...

AnBé : Mais le Zanskar, moi, me fait rêver depuis que je suis en train d'éditer le son de Caroline Riegel, est... Je ne sais pas par où commencer, parce qu'elle est autrice, réalisatrice, écrivain et ingénieure. Mais elle a été au Zanskar et c'était quoi ? C'était sur l'hiver au Zanskar qu'elle avait fait son documentaire. C'est un documentaire que j'avais vu. Et depuis, je rêve de Zanskar. Et donc, je n'avais pas fait le lien quand j'étais en train de l'interviewer. Et puis, j'ai vu ce documentaire, j'ai dit...

mais c'est elle ! C'est elle qui me fait rêver du Zanskar depuis des années ! Moi c'est Caroline Riegel ouais.

Mike Collin : J'ai pas le privilège de connaître mais par contre oui moi c'était Olivier Föllmi donc là si ça peut te faire découvrir qui est photographe. Lui ce qu'il a beaucoup pris en photo c'est les lumières et les contrastes du Zanskar parce que ça c'est un truc que tu trouves nulle part ailleurs sur terre. Sincèrement la lumière, l'ambiance qui est là-bas dans ces hautes terres c'est un désert d'altitude le Zanskar un petit peu comme le Mustang ou le Tibet dans une moindre mesure au Tibet puisque c'est quand même un petit peu verdoyant mais...

AnBé : Ouais, j'irai découvrir avec grand plaisir. C'est ça le bonheur.

AnBé : Mmh.

Mike Collin : Il y a des lumières, des contrastes incroyables et puis les gens aussi. Il prenait les gens en photo, une photographie qui a du cachet. Donc ça, m'avait un petit peu fait me pencher sur la destination. C'était un trait que j'avais en tête, forcément l'initier. Et puis voilà, comme je te l'ai marqué, en 2013, en 2014, c'était un peu des années compliquées. 2013, c'était plutôt compliqué sur le plan personnel et 2014, c'était compliqué sur le plan professionnel puisque je me suis lancé dans des objectifs que j'atteignais pas, de manière personnelle aussi c'était un peu ça. C'était des années où la conclusion de l'année n'était pas satisfaisante, c'était très négatif à chaque fois. Et deux années de suite ça commençait à faire beaucoup. Donc en 2015 je me dis, il faut que je fasse quelque chose, il faut que je fasse un voyage, il faut que j'aille m'aérer l'esprit et que je fasse quelque chose.

Mike Collin : Pour être honnête avec toi, je pense qu'on était sur... On était pendant du syndrome dépressif. Je commençais vraiment à sombrer au point de me dire, j'ai vraiment plus envie de faire du sport, j'ai vraiment plus envie de faire professionnellement, j'ai vraiment plus envie de faire quoi que ce soit tous les jours. C'était... Voilà, début 2015, c'était pas terrible. C'était pas terrible du tout. Et quand je prépare mon voyage au Zanskar, c'est ça. Et puis quand on arrive au début d'année, je prépare mon voyage avec le peu d'infos que je peux avoir.

AnBé : Quand on a plus envie de rien, c'est un sérieux signal d'alarme.

Mike Collin : Une carte, est-ce que c'est faisable, est-ce qu'il y a un itinéraire ? Oui, la grande traversée du Zanskar, c'est connu. Qu'est-ce que je peux faire à côté, combien de temps ? Je vois que c'est jouable, je me dis, je prends 10 jours de nourriture avec moi et je fais 10 jours chez l'habitant, et puis ça fera un trek de 20 jours et puis terminé. Sauf qu'à ce moment-là, moi, j'ai que le Népal dans les jambes. J'ai du trek en lodge à deux, avec un sac léger, avec aucun souci d'itinéraire, ni de rien. Et je me dis, oui, mais le Zanskar, j'ai envie d'y aller.

Et là, cette année-là, j'en peux plus, il faut que je parte. Donc je prépare mon voyage au Zanskar un petit peu à l'arrache, clairement, il n'y a pas d'autre mot. Je mets mon sac à 25 kilos dans l'avion et puis direction Leh au Ladakh. J'arrive là-bas, je connais rien du tout au pays, je ne connais rien. Je préfère quasiment pas me situer. Je sors de l'avion, je me rends compte que j'ai complètement oublié de retirer de l'argent à New Delhi. En fait, je suis là, je me dis bon, je ne prends pas le taxi, je vais à pied jusqu'au centre, jusqu'à l'hôtel.

C'est une heure et demie de marche, on y va tranquille. C'est bon, ça se fait. Puis je marche, je flâne, je fais mes photos. Puis j'arrive à l'hôtel, je suis malade comme un chien. Parce que j'ai pris un mal d'altitude entre la sortie de l'aéroport de Leh et l'hôtel. J'ai pris un mal d'altitude et je suis malade. Il monte, j'ai un mal de crâne phénoménal. Je suis fatigué, abattu. Je vais me coucher, je me relève. Le serveur me ramène mes œufs. Je me rappelle que c'est lui qui me réveille. J'ai la tête sur la table en train de dormir.

AnBé : Comment est-ce ?

Mike Collin : À l'hôtel, je me dis ça commence bien ! Heureusement le lendemain ça va un peu mieux et puis je pars pour la montagne. Le taxi me dépose à mon point de départ, il repart et puis...

AnBé : Glorieux, glorieux.

AnBé : C'est quoi les signaux d'alerte pour dire non mais tu dois redescendre là ?

Mike Collin : Là, en l'occurrence, moi, c'était le cumul de la fatigue. Une fatigue extrême, c'était de l'abattement. Si je m'asseyais, je m'endormais. Les maux de tête, vraiment très très forts. Et un petit peu de nausée. Le cumul des trois, ça commençait à coïncider. Là, c'était modéré, puis les maux de tête passaient avec un petit peu de médicaments. Ça passait rapidement. Et le lendemain, ça allait mieux. C'était juste le fait de faire un effort.

AnBé : Oui.

Ouais. Je sais bien qu'à un certain stade, il faut redescendre, sinon tu te mets en danger en fait. Je sais pas.

AnBé : D'accord. Ok.

Mike Collin : Avec le sac sur le dos à 3500 mètres puisque quand on arrive à Leh, c'est directement 3500 mètres. Très très mauvaise idée de faire ça, de ne pas faire ça. Si vous arrivez à Leh, prenez un taxi, posez-vous à l'hôtel et attendez deux jours avant de partir, ça ira mieux. Puis après en montagne, c'est l'enfer. Là où le taxi me dépose, je crois que ça doit être 3000 mètres ou quelque chose comme ça. Et en deux jours, deux, trois jours, je suis à 5000 mètres. Donc ça va faire qu'empirer et ça va pas rater. Une fois que je me remets...

Mike Collin : À faire des efforts en montagne. Je suis malade comme un chien, j'ai mal au crâne, je suis fatigué, je suis pas bien. C'est le début de mon merveilleux trek en me disant, ça me sert pas du tout. En plus de ça, je me perds dans les premiers jours. Je remonte au fond de la vallée, le deuxième jour, je ne trouve pas le col. Donc je monte jusqu'à un glacier. Je me dis c'est pas là. Je redescends. Le lendemain, je prends le dernier petit vallon. Il n'y a plus qu'un vallon. C'est celui-là. Non, ce n'est pas celui-là non plus. Je redescends et je me dis, je vais prendre le taxi, je vais rentrer à Leh. Tant pis.

AnBé : ...

Mike Collin : Tant pis j'ai fait de la m.... Je suis parti au Zanskar avec le feu sacré de me dire il faut que je fasse un truc. Là le feu est en train de s'éteindre. Je m'éteins tout seul. Je redescends, je traverse une rivière, j'ai les pieds trempés, des ampoules, comme c'est pas permis. Je croise un guide qui monte avec un couple d'allemands qui me dit « on part aussi par le tel col ». « Ok, je les suis de loin ». Je me dis « est-ce que j'y vais, j'y vais pas ? » Bon allez, je les suis.

Je l'ai su et puis en fait le départ du col était exactement à côté de là où j'avais posé la tente le premier soir. Il était juste à côté. J'étais passé trois fois devant.

La lucidité du mec ! C'est une catastrophe. Tu vois quand je te dis que c'était mal préparé, j'ai préparé ça, mais c'était n'importe quoi, j'avais aucune expérience, c'était une catastrophe. Et puis pareil, je pars avec 10 jours de nourriture alors que j'ai 20 ou 23 jours à faire de trek. Donc arrive la deuxième moitié, je vais chez l'habitant. Par contre, ça c'est quelque chose que m'a appris à enseigner mon ami Dominique, dès mon premier voyage. C'est que dans un pays où personne ne te comprend et où tu ne comprends pas grand-chose.

AnBé : Quand ça veut pas, ça veut pas.

Mike Collin : Tu fais un grand sourire et tu montres que tu veux dormir ou autre, quelqu'un va bien t'aider à faire quelque chose. Et j'ai découvert aussi qu'au Zanskar, les gens n'ont pas grand-chose. Par contre ils ont une gentillesse infinie. Les mecs ont été, que ce soit des gamins, des anciens, des gens qui rentraient des champs, ils ont tous été super accueillants, des moines aussi. Tous accueillants, prévenants, j'ai toujours été hébergé. Ils ne se sont pas pliés en quatre, mais ils ont toujours fait en sorte que j'aie un toit au-dessus de la tête.

Et que je ne reparte pas les bras vides. Donc ça c'était incroyable.

AnBé : Ça t'a aidé à retrouver un peu foi en l'espèce humaine après avoir été déçu pendant deux ans.

Mike Collin : Ouais voilà, complètement. Complètement, complètement. Cette période a été très compliquée. Je suis parti là-bas très honnêtement. Je pense que... Enfin, je pense pas, c'est sûr. J'avais des idées noires. Je me suis dit si je... Si je clanche au Zanskar, bah c'est pas grave. C'est pas grave, j'en ai rien à foutre. Quand je te dis je partais pas pour les bonnes raisons, c'était vraiment pas une bonne mentalité. Sachant que j'ai quand même la famille, des amis à la maison. J'ai des points d'attache. J'étais pas malade, j'étais pas en fin de vie, j'étais...

AnBé : Oui oui.

AnBé : Mmh.

Mike Collin : Donc me dire ça après, rétrospectivement, tu te dis qu'est-ce que tu as été con de faire ce mode de pensée ? Mais ça a été nécessaire pour déclencher. Et puis au Zanskar, j'ai vécu des trucs super intenses, que ce soit en montagne ou que ce soit auprès des gens. Et je suis rentré de là, la purge avait été faite. C'était un nouveau moi, clairement, très clairement. Ouais, complet, complètement.

AnBé : Reset.

Ça t'a fait prendre les bonnes décisions par la suite pour arriver à des choses qui sonnent quelque part.

Mike Collin : Ouais c'est ça, bah déjà je me suis juré de ne plus repartir sur des coups de tête, on peut le faire, c'est même très très bien de partir sur un coup de tête. Mais toujours analyser le pourquoi, et je me suis rendu compte que le pourquoi de mon voyage, c'était pas cette espèce d'idée noire ou le besoin d'évasion contre les gens, contre l'onde d'état d'esprit. En fait le pourquoi c'est parce que le Zanskar je trouvais ça magnifique, que les photographies m'avaient fait rêver et que c'était un moment où j'avais absolument envie de le parcourir à pied.

C'était le voilà, le pourquoi il reste toujours. Tu peux mettre ce que tu veux comme couche par-dessus, de noirceur, de façon de travestir la chose. Ton pourquoi, s'il est très fort, il va rester. Il va rester. Et je me suis juré de rester fidèle à ce pourquoi. À chaque fois que je voulais créer un voyage ou créer une nouvelle aventure, le pourquoi tu as envie de ça ? Est-ce que c'est légitime ou valide ? Est-ce que ça te paraît être une bonne idée ? Oui. C'est parti, on y va.

Ça sera aussi sur un coup de tête mais ça sera pas avec des idées sombres, avec une espèce de voile à jeter par-dessus en te disant non, tu fais ça mais tu sais pas pourquoi tu le fais. Là maintenant le pourquoi c'est la condition sine qua non quand je prépare un voyage.

AnBé : Et pourtant, rétrospectivement, t'as quand même vachement bien fait de partir comme ça.

Mike Collin : Oui, déjà ça m'a permis de découvrir ça, donc ne serait-ce que ça. Comme on disait pour le sport, la mise en mouvement aussi, parce que je suis parti seul et j'ai osé y aller. Je me suis lancé, c'était comme dit, 23 jours de trek. Quand tu sors du Khumbu avec des lodges et des sentiers bien définis, tu ne peux pas te perdre. À partir de 23 jours dans le Zanskar, sur l'itinéraire que j'ai fait partiellement par moi-même, c'était un sacré défi.

AnBé : Mmh !

AnBé : Mmh.

AnBé : Mmh.

Mike Collin : L'autonomie complète, c'est un truc que je ne connaissais pas. C'est la première fois que j'ai acheté une tente pour ça, un duvet pour ça. Donc ça m'a fait apprendre plein de choses, c'est clair, sur le fonctionnement et sur le matériel. Et puis, sur moi-même, comme tu disais, c'est encore au-delà de ce que j'aurais pu imaginer. J'ai appris que quand tu pars seul à un endroit et que tu n'as pas de distraction, tu ouvres complètement ton esprit. Résultat, j'ai rencontré des gens incroyables, que ce soit à Leh ou que ce soit après sur le chemin.

Ça m'a transformé, transformé complètement.

AnBé : Il y a une rencontre comme ça, quand on dit les rencontres du Zanskar, le premier visage qui te vient à l'esprit.

Mike Collin : Ça va être dur d'en choisir une... Tu me mets un sacré défi là !

AnBé : Bah oui, ou alors tu m'aides à éditer le podcast derrière hein, parce que...

Mike Collin : Allez, je vais me lancer sur une d'un Head Lama qui était le head lama d'un monastère. J'ai complètement oublié lequel par contre. Qui est un jeune homme de 27 ans. C'est un jeune homme de 27 ans qui est du coup chef entre guillemets de ce monastère, qui a sous sa responsabilité tous les petits moines et qui est un mec ultra souriant, ultra cultivé.

AnBé : Là je crois que je vais pas pouvoir t'aider.

AnBé : ...

Le père abbé.

Mike Collin : Il parle plusieurs langues, c'est déjà un puits de sagesse. Après, c'est le prérequis quand tu veux être head lama, donc chef responsable du monastère. Il faut que déjà tu aies un certain vécu en la matière. Ils sont passés par de sacrées études quand même, la vie dans les monastères, au Zanskar, au Népal ou autres. Ce ne sont pas des vies faciles, c'est une vie d'ascèse et d'apprentissage permanent.

AnBé : Mmh

AnBé : Mmh.

Mike Collin : Et pourtant on se retrouvait avec quelqu'un aux antipodes de ce qu'on pourrait imaginer d'un grand lama bouddhiste quoi. On se disait, ça doit être un mec vachement austère, peut-être renfermé, très secret, très spirituel. Finalement on parlait d'émissions de télévision avec lui, c'est lui qui nous a préparé à manger le soir là. Quand je dis il nous préparait à manger, c'était pas juste des chapatis, il nous a fait un buffet, un buffet extravagant. Il parlait de voyage au Japon, on parlait de...

AnBé : Mmh.

Mike Collin : C'était surréaliste, c'était surréaliste. C'était pas l'image du tout que j'en avais d'un lama, pas du tout. Il avait 27 ans, franchement c'était la synergie parfaite entre la sagesse, la spiritualité du bouddhisme et puis le mec de 27 ans que tu croiserais chez nous. C'était complètement fou comme rencontre.

AnBé : Ouais j'allais dire, c'est sûr Alice, c'est exactement le moment que j'ai menti.

AnBé : Mmh.

Génial. Cette fois-ci, l'Himlung Himal, donc sans aucune chronologie, tu vas me rappeler quand c'était, donc 7126 mètres, montagne peu fréquentée, sans oxygène supplémentaire. Là, pas vraiment solitaire, coup, elle était mieux, je pense. C'était avec qui ? Ça se passe comment, le manque d'oxygène ? Tu peux nous raconter cette Himlung Himal ? D'abord, tu nous la situes.

Mike Collin : C'est dans l'ouest du Népal, dans le voisinage proche du Manaslu, qui est un très joli huit mille assez connu au Népal. C'est une montagne qui m'a beaucoup attiré par son esthétisme et par la façon dont était proposé le séjour. Comme tu disais, seul c'est compliqué, ça peut se faire, mais c'est dangereux. Et je n'avais pas les compétences non plus pour me lancer dans une ascension à deux, ça aussi, avec quelqu'un de mes connaissances ou pas.

AnBé : Si tu veux bien.

Mike Collin : Juste à deux ça aurait été très compliqué aussi. Donc on a un guide français qui s'appelle Paolo Grobel qui est très connu dans le milieu de l'himalayisme parce qu'il propose des séjours à la fois grimpe mais pas nécessairement, il fait aussi du trek. Il aime beaucoup l'ouest du Népal et il aime beaucoup la façon de faire plus que le sommet ou la destination. Déjà ça me parle. Et dans la façon de faire en grimpe notamment ça doit être je pense le seul, je parle vraiment à l'international, à dire

venez avec moi, je suis guide, par contre vous allez être deux clients sur la même corde et vous allez vous démerder, vous allez grimper. Et là on sort complètement du quadri-himalayisme qu'on connaît où les gens se suivent sur une corde fixe à coups de poignet jumar avec le guide qui reste au camp de base ou qui monte devant. Là on est sur autre chose. Donc lui il propose ça, alors sincèrement c'est déjà assez beau, c'est une sacrée responsabilité quand même. Parce que là, c'est à dire que sur la montagne à certains moments effectivement j'ai été encordé soit avec mon binôme de tente Christian

soit avec un Népalais, soit avec le guide, avec n'importe qui d'autre. Il n'y a pas de rôle défini. Lui reste le guide, c'est lui qui va gérer l'ascension, c'est lui qui dit stop s'il y avait besoin de dire stop. Par contre il laisse un rôle supérieur à celui de client, à ses clients, et ça je trouvais ça assez incroyable. D'autant que le projet c'était pas uniquement de grimper l'Himlung, c'était également d'ouvrir le chemin pour une traversée d'arête.

Vers d'autres sommets qui n'étaient pas encore baptisés et redescendre par une traversée de trois jours sur plusieurs sommets de plus de 6000 mètres qui n'avaient jamais été parcourus. Pour une première en Himalaya, aller faire une première c'était beau, c'était pas mal. Donc voilà, on est parti en petit groupe, on était une dizaine au total avec le guide et sur la montagne tu rajoutes quatre grimpeurs népalais qui ont grimpé jusqu'au sommet avec...

AnBé : C'est pas mal, en fait, ouais, seul en fait.

Mike Collin : Nous et 4 juniors qui eux s'arrêtaient au niveau du camp 3 donc à 6000 environ 6300 simplement parce qu'il leur manquait encore un peu d'expérience pour gérer la suite donc eux après sont redescendus mais ils ont participé à tout, les tâches les moins sympa donc c'est un petit peu de portage en plus par rapport à nous parce que nous on a porté nos affaires mais globalement ils filaient un coup de main non négligeable parce qu'ils prenaient en charge de toute la partie cuisine par exemple

Les réserves de gaz supplémentaires, eux ils mettaient ça dans leur sac. Les mecs ils montaient avec nous mais ils avaient 8 kilos de plus dans le sac. 8, 10 kilos de plus. Voilà. On parle toujours du traitement des porteurs parce qu'on regarde beaucoup vers l'Everest et ce genre de montagnes. C'est pas la politique pour Paolo, c'était les mecs qui viennent avec nous, c'est des grimpeurs. Donc on va pas leur filer 35 kilos de nos affaires. Et nous on monte...

AnBé : Mmh.

AnBé : ...

AnBé : C'est spectaculaire.

Mike Collin : Exagérer le train, on ne va pas monter en slip et en claquettes quoi, c'est hors de question. Donc on a fait les navettes, on a porté notre matos et eux ils ont filé un coup de main non négligeable parce qu'ils ont quand même rajouté une partie de matériel pour nous qui étaient dans leur sac à eux. Voilà ça leur a fait une belle expérience aussi de grimpe parce qu'il n'y a pas de cordes fixes donc c'était crampons en pied et piolets et puis après pour les seniors bah eux c'était encore au-delà parce que les mecs ont fait le sommet.

AnBé : Hmm.

AnBé : Mmh.

Mike Collin : Un de ces grimpeurs n'est pas allé monter avec un des clients au sommet avant nous parce que lui voulait juste faire le sommet et rentrer.

Ils voulaient pas forcément s'engager sur la traversée qui était derrière. Un autre a fait le début de la traversée avec une partie du groupe et les deux autres sont venus au sommet avec nous le jour où on a fait le sommet. Ils ont tous vécu une très très belle ascension, c'était en style alpin jusqu'en haut, jusqu'au sommet, pas d'oxygène, pas de saloperie sur la montagne, pas de corde fixe, et personne d'autre, pas d'autre groupe, rien du tout.

AnBé : Mmh.

AnBé : Wow. Et le manque d'oxygène, ça t'a fait quoi ? Rien ? Ou tu étais bien préparé?

Mike Collin : Ça tabasse, ça tabasse. J'y avais déjà été confronté, notamment au Zanskar, jusqu'à 5000-5500 à peu près. Je me suis dit, je pense que jusqu'à 6000, effectivement, ça devrait aller. Par contre, au-delà, ça va être la grande interrogation. Et très clairement, au-delà de 6000, ça commence à faire mal. Même si nous, on montait très doucement, c'était des paliers qui étaient très...

Très sages par rapport à ce qui se fait souvent en Himalaya. Et c'est aussi une particularité à Paolo, c'est qu'à partir du moment où on commence à grimper, on va grimper d'une traite jusqu'en haut. On va pas faire comme souvent tu vois, en expédition les mecs vont monter assez haut, redescendre au camp de base se reposer, remonter un peu plus haut, redescendre se reposer et ensuite aller au sommet. Donc ça c'était hors de question, le but c'était à partir de on va au camp 1, l'étape d'après c'est le camp 2 et ainsi de suite. L'inconvénient c'est que ça prend plus de camps intermédiaires.

De couper un peu plus équitablement l'ascension jusqu'au sommet en termes de dénivelé. L'avantage c'est que la journée du sommet littéralement on avait 150 mètres de dénivelé positif à faire. En Himalaya tu verras personne partir pour leur sommet à 9 heures du matin. On est parti à 9 heures sous un grand soleil, on est redescendu, il était midi, on faisait la sieste dans la neige à 7000 mètres entre les tentes. Parce qu'on avait découpé comme ça et ça s'est super bien imbriqué.

AnBé : Mmh.

AnBé : Mmh.

AnBé : Mmh mmh.

Mike Collin : C'était génial et là à partir de 6000, 6500, 7000

Mike Collin : mètres d'altitude... même avec les précautions, même le fait qu'on est monté doucement, tu fais 10, 15 pas lentement et puis tu sens que tu es au bout de ta vie, tu es accroupi sur ton piolet, tu souffles comme un bœuf et puis tu repars, c'est bon, ce coup-ci je vais en faire 10 de plus. Pardon, tu n'en fais pas 10 de plus, tu en fais 5 de moins et tu es encore accroupi sur ton piolet, tu souffles comme un bœuf et plus ça monte et plus c'est dur.

AnBé : Mmh.

Mike Collin : Ça va t'arriver toujours à la moindre pensée parce que par exemple aussi le cerveau peut être un peu ralenti.

AnBé : J'ai pas eu ce problème là, effectivement, la problématique de l'altitude, c'est qu'au niveau cerveau, ça peut jouer des tours. Après je crois que c'est surtout au-dessus de 8000 mètres où il y a le plus gros risque parce que l'hypoxie est tellement forte que les capacités du cerveau sont bien réduites. C'est là tu vois surtout beaucoup d'hallucinations, des choses comme ça. Une chose qu'on n'a pas eue. Donc ça va.

AnBé : Mmh.

AnBé : Mmh.

AnBé : Mmh.

AnBé : Donc ça va. Alors on va enchaîner avec la question d'Amandine maintenant qui va bientôt avoir 10 ans, qui les aura certainement à la sortie de l'épisode. Bonjour Mike, est-ce que tu t'étais déjà mis en grand danger ?

Mike Collin : Je suis contraint de répondre oui, mais pas qu'une fois. Oui, on parlait de cette fameuse limite. La première fois, je pense, significative, c'était le Zanskar, clairement, où je me suis retrouvé sur une très très mauvaise pente au-dessus d'une rivière. Pente très inclinée en sable, truc vraiment vraiment immonde.

AnBé : ...

Mike Collin : C'était que du sable et des petits graviers. Dès que je posais le pied, ça partait instantanément sous mes pieds. J'avais quelques heures, j'avais 8-9 heures dans les jambes de ma journée à faire que des montées-descentes devant cette rivière là, sur les hauteurs. J'en pouvais plus. J'étais exténué et j'arrive, dernier virage, je vois cette pente horrible, mais vraiment horrible en face de moi. C'était raide, c'était glissant, il n'y avait pas de chemin parce qu'il était passé sous des coulées de sable et de gravier.

J'ai dit p...n j'ai 40 mètres à faire jusqu'à l'autre côté. J'ai fait 9 heures de marche, il reste 40 mètres à faire, je vais pas rester bloqué là. Et je soufflais, je me dis mais c'est pas possible. Je regardais en bas, j'avais un toboggan sur presque 700 mètres jusqu'à la rivière. Un toboggan, si je pars là dedans je vais voler, je vais voler. Littéralement je vais voler, je vais m'écraser après, je vais voler. Je pose mon sac et je dis bon, je vais tester, je plante les bâtons.

AnBé : ...

Mike Collin : un peu du pied, essayer de faire quelque chose pour traverser. Je mets un pas, ça va, je tape le deuxième pied sur le sol et il y a tout qui part sous mon pied. Je recule, je souffle, deuxième essai, je repasse, je fais deux trois pas, ça repart. Je dis là là, c'est catastrophique le truc. Et je vois le positif, je me dis le positif dans tout ça, c'est que c'est que 40 mètres et puis finalement si tu peux faire les premiers pas, c'est qu'il y a moyen de le faire.

Je me dis, ben soit je fais demi-tour maintenant, ma traversée juste dans ce cas elle est fichue parce que je vais devoir refaire toute la journée, demain ça sera remonter la vallée que je viens de descendre et les quatre jours qui suivent il va falloir avoir quatre ou cinq jours de plus pour reprendre l'embouchure de la vallée qui m'attend demain si je traverse là. Je me dis, qu'est-ce que je fais ? Je fais demi-tour et j'écoute mon cerveau qui me dit fais demi-tour ou j'écoute pas mon cerveau, j'écoute je ne sais pas quelle partie de mon corps qui me dit non, c'est bon ça passe.

Comme disait Steven Le Hyaric "ça passe large". Large.

AnBé : Ça passe large. Quels furent ses derniers mots ?

Mike Collin : Bon, là je n'étais pas là quand même. C'était un petit peu ça l'état d'esprit. Bon, si je m'engage là-dedans, il faut que je me dise ça passe là. Donc je mets mon sac sur le dos qui fait vingt et quelques kilos. On me dit ça va me tasser un peu plus. Pas du tout. Et je commence à avancer sur ce truc. Et puis au bout de trois pas, je me dis de toute façon, maintenant je suis engagé dans la pente. En fait, il n'y a pas d'issue. Pas d'issue, je ne peux pas faire demi-tour. Il faut que j'aille avec le sac sur le dos. Si je recule, c'est bon, je glisse vers le bas.

Donc là c'était assez particulier parce que c'est quelque chose qui revient souvent, mais l'impression de se voir à la troisième personne. Je n'habitais plus mon corps. C'était ok, maintenant tu mets un pied devant l'autre, tu traverses ce truc, on verra après. Et là, je suis complètement déconnecté. Je me vois sur cette pente, je me vois traverser littéralement, comme si je me regardais.

AnBé : Je crois que c'est un état...

Mike Collin : Ouais, là, c'était trop, le fameux fil...

AnBé : Je veux tellement pas vivre ça que tu vois, je sors déjà du corps, le corps tu te démerdes.

Mike Collin : C'est un petit peu ça je pense. Parce que ton instinct de survie, il est en train de quitter ton corps. Il te dit de toute façon, ton instinct de survie, mais tu vas pas survivre. Si là je glissais, j'étais mort. Il n'y a pas de... Aucune alternative. Je pouvais pas me raccrocher à quoi que ce soit. Et puis j'étais engagé sur le truc. Donc je dis bon bah c'est parti quoi. J'ai fait ce truc là, donc je traverse de l'autre côté. Je dis bon c'est bon, c'est passé. Sinon je serais pas là pour en parler. Et je redescends derrière, je redescends dans des... dans des pentes.

AnBé : Ouais. Pas de demi-mesure.

AnBé : Oui.

AnBé : Oui.

Mike Collin : J'ai l'impression que je venais de m'asseoir sur le caillou. Je... Là, j'ai fait le caillou complètement... . Il y a du lichen qui va me pousser dessus, ou de la mousse... J'ai l'impression d'avoir sauté une étape, et je me souviens pas du tout...

AnBé : Ouais ouais ouais... Là t'as bien fait le caillou là...

Mike Collin : Je sais pas si j'ai pensé à quelque chose ou pas, je suis complètement déconnecté.

AnBé : Ouais t'avais eu un gros gros gros stress là alors... Ouais c'est ça ouais...

Mike Collin : Un peu le contrecoup de ça. Et puis ouais, en termes de danger, dernière fois en date, c'était début de cette année, où je me retrouve à ski au Sarek, qui est au nord de la Suède au niveau du cercle polaire. Et je me retrouve dans une tempête, mais dans un endroit où c'était pas top. C'était un col avec très peu de neige, mais il y avait un très gros vent, des températures, donc là on était sur du moins 25 à moins 30.

Le vent ça commençait à 80, 100 km/h en rafale et en fait je pouvais pas poser la tente. Sur mon col j'étais à 15, au moins 15 km de n'importe quel refuge. Je pouvais pas poser la tente, je pouvais pas faire un trou de neige parce qu'il n'y avait pas assez de neige. Il n'y avait pas un contrefort où je pouvais m'abriter, rien du tout. Et ça durait, ça faisait longtemps. Et j'étais tout seul, donc je me dis, comment je fais pour monter la tente ? Je peux pas. Ma tente elle était...

AnBé : ...

AnBé : Hmm.

Mike Collin : Elle a été déployée, elle était déjà par terre. J'étais allongé sur ma tente pendant 30 minutes pour pas qu'elle s'envole. Et je n'avais que mes vêtements de ski classiques, ma veste de ski, pantalon de ski, chaussures prévues pour du froid, mais pas du froid extrême. J'avais mon masque sur le visage. Et en fait, j'avais tout qui commençait à geler. Je commençais, je ne ressentais plus le froid. Je voyais que j'avais les gants qui devenaient blancs, le masque, je ne voyais plus rien.

AnBé : Ah m.... !

Mike Collin : Et ça faisait longtemps et je sentais que le froid commençait à être invivable et je me dis mais là il est 18h, qu'est-ce que je vais faire ? La nuit va tomber dans 10-15 minutes il fera nuit, qu'est-ce que je vais faire ? Je trouvais pas de solution et à un moment donné ça s'est un petit peu calmé, j'ai tout replié comme j'ai pu, j'ai jeté ça sous un gros caillou qui était à côté de moi, je me suis assis dessus pour pas que ça s'envole forcément et là un petit peu comme au Zanskar je me suis retrouvé assis sur mon...

sur ma tente et sur mes arceaux. Sauf que là par contre j'ai vécu le moment. Là j'ai vécu la détresse clairement. J'essayais d'apporter des solutions à haute voix ou dans ma tête. Je disais ok, faire un trou de neige. Non tu peux pas, il y a pas assez de neige, il y a aucun relief. Solution suivante, monter la tente. Tu peux pas, il y a trop de vent. Donc j'ai égrené les solutions et à chaque fois il y avait un stop derrière en disant c'est pas possible. C'est pas possible du tout. Aucune option.

AnBé : Pas possible !

Mike Collin : Et j'en suis arrivé aux dernières solutions qui disaient, ok, maintenant c'est marche forcée jusqu'à un refuge. Mais les GPS en dessous de moins 20, il est mort. Et tout ce qui est cristaux liquides, ça gèle. Donc même si je le mets sous la veste, à partir du moment où je vais le sortir, où je vais l'exposer pour regarder, il commençait à se rapprocher de moins 25, moins 30, sans le vent, donc avec le vent c'est encore pire. Bah non, en fait, là le GPS il est mort, il est éteint. Et qui dit pas de GPS, dit pas de navigation, parce qu'à la boussole...

Mike Collin : sans rien voir du tout, dans un coin où je ne connais pas et sans pouvoir tenir quoi que ce soit comme bout de carte parce que le vent était horrible. Je me dis, voilà, ça va être tendu. Aller skier, même juste avec la boussole vers un point cardinal sur des reliefs que je ne vois pas. Je ne peux pas deviner. Je connais, j'ai fait à Hardangervidda. Ça finit en chute et en secours en motoneige. Sauf que là, le secours, je le déclenche comment ? Mon GPS il est éteint. Il est éteint, il est mort. Je ne peux pas envoyer de SOS.

AnBé : Hmm.

Mike Collin : Qu'est-ce qui se passe si je tombe ou si je m'égare ? Et là j'ai fait un break. Ça c'était le dernier en date. Je pense pas, sincèrement, je pense pas qu'il y avait des risques létaux à l'instant T parce que je suis resté sur place justement. Je me suis pas lancé dans un truc au hasard.

AnBé : Quelle situation de m... !

AnBé : Bah là, l'hypothermie quand même, les gelures, c'est quand même loin d'être létal.

Mike Collin : Par contre, il y avait risque d'hypothermie et surtout de gelure, de gelure sévère très rapidement. Donc ce que je me suis dit au cours, ça va être de remonter la vallée que je viens de descendre, parce qu'elle descend très doucement, mais d'avancer. Et puis si ça se calme, je poserai la tente. Si ça ne se calme pas, je redescendrai la vallée, parce que je la connais, je viens de la faire. Et je remonterai, je redescendrai jusqu'à 8 heures le matin, je sais ce qu'il y a ce jour-là. Sauf qu'il était 18 heures le soir. Je n'ai pas envie de ça, je ne veux pas faire ça.

Mike Collin : Par chance, ça s'est un tout petit peu calmé, en 4 minutes chrono, j'ai réussi à monter la tente aussi fort que je pouvais et aussi vite que je pouvais. Mais avant ça, j'ai passé, je pense, 5 à 10 minutes à hurler dans le vent, à pleurer sous mon masque et à me dire, mais là, je me suis mis dans la m..., je vais peut-être pas y passer, mais je vais y laisser des doigts et des orteils. Là, c'est sûr et certain, je vais me taper des gelures et je commençais à être dans un état de détresse théorique, puisque je me disais...

AnBé : Hmm.

Mike Collin : Tiens, tu as voulu partir seul, eh bien t'es bien là. Ça n'aurait pas été mieux à deux d'accompagner. Parce qu'à l'instant T, là j'avais besoin de quelqu'un. Moi je pouvais plus prendre les décisions, j'étais plus rationnel, il n'y avait plus rien qui fonctionnait. C'est beau l'autonomie, là maintenant tu as besoin de quelqu'un. Là ce n'est pas une envie, ce n'est pas j'aimerais voir quelqu'un. Là j'ai besoin que quelqu'un me sauve, grosso modo. Et il n'y avait personne, il n'y avait que moi.

AnBé : Hmm.

AnBé : Mmh.

AnBé : Mmh.

AnBé : ...

Mike Collin : Donc j'ai passé 5-10 minutes avant de vraiment reprendre le dessus sur cette pensée-là, de dire il faut quelqu'un, il faut que quelqu'un m'aide, il faut qu'un facteur chance intervienne, il faut que... Il a fallu quand même 5-10 minutes avant que j'arrive à reprendre le contrôle de cette émotion et à transformer ça en... Ok, ben au pire des cas, tu vas marcher, tu retournes sur tes pas, tu remontes la vallée, tu la redescends, tu fais ça toute la nuit, s'il faut, ça va bien se passer et bien entendu, tu vas réussir à faire quelque chose. Mais il a fallu beaucoup de temps, enfin...

AnBé : Bien sûr.

Mike Collin : Quand on y pense individuellement, on la vit quelques secondes, c'est pas long, mais...

AnBé : Oui mais quand tu es en train de psychoter, si si, ça tricote très vite.

Mike Collin : C'est ça, c'est ça. Quand tu sens que c'est la seule émotion que tu as dans ta tête, ce désespoir, c'est terrible. C'est terrible. Réussir à passer au-delà, ça a été très instructif aussi. Parce que je savais que j'en étais capable de passer outre cette émotion et de remettre les pieds sur terre. Je me disais non, il y a des solutions, tu n'as juste pas trouvé la bonne. Mais il a quand même fallu de longues minutes pour que ça arrive.

AnBé : Hmm... Hmm...

AnBé : Ça va.

Mike Collin : Voilà, c'était mes deux expériences de dangers un peu trop poussées.

AnBé : Oui, un peu pas mal. Et maintenant, tu sens que ça a renforcé ton caractère, en fait, de pouvoir te dire... C'est pas à refaire, mais j'ai trouvé quand même une manière de calmer mon mental et de me sauver la peau.

Mike Collin : Ouais.

Si jamais ça devait effectivement se reproduire, ça m'a donné des clés. Alors c'est des clés personnelles parce que ce ne sont pas des choses que tu peux appliquer à tout le monde. Pour certains, ça va être d'énoncer les choses à haute voix, pour certains, ça va être justement de se taire et de faire le vide pendant quelques minutes, pour certains, c'est la respiration. Chacun a sa façon de faire.

AnBé : Toi c'est quoi qui t'a tiré du truc, c'est de faire le vide ?

Mike Collin : Moi ça a été effectivement de complètement arrêter de parler et de me laisser hurler, pleurer si j'en avais envie. Ensuite de me taire complètement, de faire le silence dans ma voix et dans la tête.

Ne pas me focaliser sur les sensations de froid, de douleur, de désespoir ou autre, juste me trouver quelques instants pour faire le vide, faire un vide complet. Et ça suffit après à ce que les idées reviennent mais elles reviennent sous d'autres formes. Par exemple, je peux pas faire un trou de neige mais si je vais plus loin, est-ce que je peux en faire un plus loin ? Si je dois aller plus loin, autant que j'aille du côté que je connais déjà. Après tu trouves des solutions qui sont plus ou moins les mêmes que celles que tu as déjà évoquées.

Mais au lieu de te mettre tout de suite en face d'un mur qui te dit non, ce n'est pas possible, tu commences à entrevoir une petite fenêtre à chaque fois. Ce mur que tu dressais avant, tu es en train de le casser. Tu mets des coups de masse dedans et tu enlèves des morceaux et tu vois des petits rayons de lumière. Ça c'est la clé absolue. Il faut réussir à choper un truc positif. Il faut te raccrocher à quelque chose.

AnBé : Hmm.

AnBé : Mmh.

AnBé : Je crois que je fonctionne un peu comme toi là. Cocotte de pression. À un moment, il faut absolument laisser sortir la vapeur, ça siffle un bon coup. Puis tu attends que ça se refroidisse un petit peu et là tu peux ouvrir et regarder s'il y a quelque chose d'intéressant à l'intérieur là-dedans. Moi aussi j'ai besoin d'évacuer le trop plein d'émotions quand c'est trop...

Mike Collin : Oui, oui, oui, oui, oui.

De toute manière, tu ne peux pas prendre de décisions importantes, vitales, pour ta santé, ta sécurité, à cet instant-là, sous le coup de l'émotion. Ce n'est pas possible. Ou alors, si tu le fais, tu acceptes que ce soit la chance qui décide à ta place. Un peu comme ce qui m'est arrivé au Zanskar. Tu décides sur un coup de tête d'y aller, sans avoir la sagesse de dire est-ce que ça passe réellement, ou est-ce que c'est juste moi qui ai envie de passer ?

Transcription corrigée - Interview Mike Collin

Et à ce moment-là, tu t'en remets à la chance, tu as la vue de la troisième personne qui se déclenche, et puis le petit spectateur, soit il voit l'acteur mourir, soit ça fonctionne, soit ça passe. Cette chance-là, je l'ai eue une fois aux Oscars, je ne veux plus la vivre. Ce que je te disais, la limite, en début d'interview, la limite, je ne peux pas la connaître. C'est très désagréable d'être sur le fil de la limite. C'est... Voilà, parce qu'à cet instant-là, tu vas avoir une décision à prendre qui t'emmènera d'un des deux côtés du fil. Bon, à part Goggins, lui, il court sur le fil.

Il choisit d'être en haut et de côté. Moi, je veux jamais être du côté de la mort. Côté vivant et pas côté mort. Parce que ton pied, il a vite fait de choisir le mauvais côté quand même. Donc pour prendre cette décision-là, il faut que tu sois pas calme parce que tu n'es jamais réellement calme, que tu es en situation de détresse totale. Mais il faut que tu arrives à avoir un tout petit espace pour faire germer quelque chose. Parce que si tu tournes en boucle sur un négatif, tu détruis le truc.

Tu n'exprimes pas tes émotions, c'est fini.

AnBé : Le partage et la transmission, sont des valeurs qui te tiennent à cœur. Donc explique-nous un peu ce que tu as envie de transmettre dans ce très beau blog que tu as. Tu viens de nous faire vivre un truc bien intense. Là, je te remercie. Quelle est la transmission ? Quelles sont les valeurs que tu voudrais qu'il soit capté quand tu partages comme ça ?

Mike Collin : Intrinsèquement, si je partage, je pense que c'est mon propre point de vue que j'essaye de mettre en avant. Donc ça va être mon attrait pour la beauté, l'émerveillement. Si je peux, au travers d'une photo ou d'un récit ou autre, donner envie d'aller voir un paysage par soi-même, c'est très bien. Je pense que tu as noté, vis-à-vis de mes écrits, souvent la destination est importante...

Mais la façon d'y accéder aussi. Je pense que si tu veux aller voir les plus belles couleurs au Drakensberg, faut y aller seul ou à deux, avec tes petits pieds, avec ton sac sur le dos, il va falloir faire plus qu'un jour de randonnée. Donc c'est inconfortable, c'est pas facile, c'est déjà pas facile de se lancer, c'est pas facile quand tu y es non plus, mais ça vaut la peine. Et une fois que tu es en train de monter ton bivouac...

Juste pour prendre le premier exemple, le premier jour qu'on a eu, on monte la tente sur les hauteurs du Drakensberg dans un temps épouvantable, il y a de la grêle, de l'orage total. Et on a juste l'espoir que ça va se découvrir parce qu'on est au-dessus des plus hautes chutes du monde. On est juste au-dessus de Tugela Falls qui fait 900 et quelques mètres de hauteur. Et on se dit, si ça se découvre, ça va être sensationnel. Sauf que pour vivre ça, il faut y aller. Il faut y aller et...

Et ce que je transmets, c'est que ça en vaut la peine d'y aller. Il faut y aller pas pour y aller, faut aller vers ce que tu as envie de faire, où l'endroit que tu as envie d'aller, qui tu as envie d'être, peu importe. Mais il faut faire ce premier pas, c'est dur, j'en suis témoin, c'est très très dur de commencer. Peu importe si après ça fait mal, si il fait froid, si c'est long, si on a des mauvais moments à passer, des choses comme ça.

Si il y a l'orage qui vient, si il y a la grêle, si tu as tenté de te tremper. Le lendemain matin, ou même le soir même, les nuages se sont barrés et on a eu un panorama de fou furieux. On était au bord du monde avec les nuages qui se sont levés, un ciel qui vire à l'orange et au violet, et 960 mètres de chutes d'eau qui partaient sous nos pieds.

Mike Collin : Des profondeurs insondables, abyssales. C'était un spectacle incroyable. Et puis, l'an prochain, on repart. Peut-être qu'il y aura des nuages et une autre tempête. Mais au point de vue qu'on a eu le soir suivant, c'était exactement pareil. C'était complètement dingue. C'est une très belle allégorie de la vie. Tu vas souvent avoir des nuages au-dessus de ta tête, tu auras souvent un petit orage ou un truc qui va te passer sur toi. Des fois, ça dure longtemps. Clairement, ça dépend des épreuves que chacun vit.

AnBé : Hmm. Hmm.

AnBé : Hmm.

Mike Collin : Mais quand on attache de l'importance au pourquoi, pour moi c'est souvent la beauté et mes émerveillements, bien le chemin certes est difficile mais à la fin il en vaut la peine.

AnBé : C'est vrai que parfois quand tu as des conditions épouvantables, c'est là que tu vas voir un truc justement encore plus magique qui se passe. Je me souviens quand on était en Australie dans les Blue Mountains. On allait voir justement de superbes paysages sauf que quand c'est bouché, tu vois rien. Et on a dû attendre que ça se lève. On est revenu à cet endroit-là le lendemain matin. Et justement, les gens disent « vous n'avez pas de chance, on n'a jamais vu ça ici », machin, bazar, période ci.

Mike Collin : Right.

AnBé : Donc tu dis, c'est ça, je te fais chier, on est contents. Et puis alors tu reviens et en fait, justement, il y avait du coup toutes ces brumes qui n'existent pas du tout d'habitude et qui rendaient l'endroit complètement irréel. Une dame disait, moi j'habite ici depuis toute petite et j'ai jamais vu ça comme ça, comme c'est magique aujourd'hui. Et tu vois, tu te dis, voilà, on ne sait jamais si c'est pour un mal ou pour un bien, donc faut toujours rester positif, c'est vrai. C'est vrai que je me souviens encore, ma petite fille qui a trouvé le mot juste, elle dit, maman...

Mike Collin : C'est sûr.

AnBé : J'ai l'impression qu'on est dans un rêve et qu'on est tous en train de faire le même rêve ensemble. Et c'était tellement beau quand tu sais qu'en Australie, on est dans le pays des rêves, puisque les aborigènes parlent beaucoup du fait que c'est un rêve en fait qu'on vit. Je trouvais ça tellement... Ouais, c'était magnifique. Donc c'est un des plus beaux souvenirs finalement, c'est ce temps de m... imprévu qui a donné lieu à un lendemain juste prodigieux quoi.

Mike Collin : On en revient toujours au même, il faut y aller. Il faut oser y aller. Des fois ton temps pourri va rester. Il n'y a pas de mystère, tu vas arriver à ton sommet, il fera moche. C'est le jeu, il faut l'accepter. Quand tu pars sur des voyages outdoor ou des grosses aventures, par exemple du Hardangervidda ou du Sarek, le Hardangervidda j'y vais début février, je sais très bien qu'il peut faire pourri pendant deux semaines consécutives. Tu as eu Jonathan, il en est le meilleur exemple. J'attends la barre, il part...

AnBé : Ouais...

Mike Collin : Il part deux semaines après moi pour éviter un petit peu le même scénario. Il se retrouve dans le même scénario, en pire. Donc il prend aussi vent sur vent, il prend de la neige à gogo et c'est une catastrophe totale. Donc, on le sait, quand on vit des aventures au dehors, à l'extérieur, c'est pas nous qui décidons. On est invité. On s'invite à un endroit bien précis. On n'est que l'invité, on n'est pas maître des lieux. Okay, peut-être qu'il fera moche, peut-être qu'il fera moche tous les jours.

AnBé : Oui.

AnBé : Hmm.

Mike Collin : C'est horrible pour ton voyage, mais c'est une leçon aussi, malgré tout.

AnBé : Qu'est-ce que tu en retires ? Tu as déjà eu un voyage où tu étais vraiment pourri de A à Z, là où tu aurais dû voir des belles choses ? Comment tu as... Est-ce que tu arrives vraiment à positiver ce voyage quand même ou pas ?

Mike Collin : Je dirais le Hardangervidda, ouais, même, en 2023. J'ai eu un jour et demi de beau temps, j'ai eu trois tempêtes et le reste c'était des jours blancs, jours blancs complets. Je ne voyais rien du tout. Pendant huit heures de ski par jour, j'avais le nez sur le GPS, vraiment littéralement le nez dessus pour dire, il faut que j'aille bien. Là où j'ai enlevé ma tente le matin, à un endroit où je vais poser ma tente ce soir, je voyais rien du tout. Un jour et demi pour profiter un petit peu du cadre, sinon...

C'était de temps en temps un rayon de soleil le matin, peu la province, et le reste du temps je ne voyais rien. C'était immonde. J'étais... Je tourne au regret de ne pas avoir fini comme je voulais finir. Parce que je me suis cassé la figure à la fin et je suis revenu en motoneige à 15 bornes de la route alors que tu viens de faire une traversée complète d'un truc qui est exceptionnel. Tu pourrais dire, c'était un exploit d'aventurier. Mais non pas du tout, j'ai fini sur une motoneige. Et en plus il a fait moche.

AnBé : Et tu étais quand même content de l'avoir fait. Tu as quand même réussi à poser ton truc ?

AnBé : Hehehehehe...

Mike Collin : Non, je suis positif, oui, parce que je sais pourquoi j'y suis allé. Je suis allé là-bas pour me confronter aussi à ce risque-là et à ce milieu qui est dur, qui est intrinsèquement très dur. Tu as froid tous les jours, même à moins 15, il n'y a pas une minute où tu te sens confortable dans un environnement comme ça. Mais j'ai vécu une aventure incroyable juste parce que j'ai fait, comme ce que je t'ai dit sur les 9 jours, j'ai fait le vide dans ma tête, mais comme j'ai...

Jamais connu ça. Et ça c'est quelque chose, je pense que si les conditions étaient meilleures, je ne l'aurais pas eu puisque cette année j'ai eu sur deux semaines de ski quasiment que du beau temps à peu de choses près par mes petites tempêtes pas très agréables. J'ai eu deux trois jours de mauvais, le reste c'était grand beau. Mon esprit vagabondait beaucoup plus sur des idées du quotidien, sur qu'est-ce que je vais faire en rentrant, qu'est-ce que je vais regarder comme film, genre un numéro, voir le scénario des anneaux, des choses comme ça tu vois. Alors que au rare dans le Hardangervidda...

Pas une seconde j'ai eu ça dans ma tête. Je pense que le cerveau il fait le tri, il dit, tes films préférés, ils ont rien à foutre là, tu garderas ça pour quand tu seras bien. Laisse-moi me concentrer, on a des choses à faire. C'était pas la beauté comme on peut la définir, par exemple des paysages très nobles, très grands, très montres, c'était des petits émerveillements. Tu vois que le matin tu as...

AnBé : Mode survie enclenché.

AnBé : Laisse-moi me concentrer.

Mike Collin : Un rayon de soleil, tu distingues juste un contraste sur la neige, une crête de neige, un trou d'eau sur un lac, un refuge qui est perché sur une petite colline. C'est des petites choses comme ça mais c'est merveilleux. C'est merveilleux parce que tu es dans ta petite bulle de mauvais temps et puis d'un seul coup tu as ça qui surgit devant toi et tu te dis waouh ! C'est l'effet waouh ! Vraiment !

AnBé : ...

Mike Collin : Tu te dis que c'est fantastique d'être là, et puis 5 minutes après tu te dis que tu as froid, c'est nul, et puis tu as mal aux jambes. Et puis voilà, peut-être qu'une heure après tu vois un autre truc et tu te dis que c'est super. 10 minutes après, tu as de nouveau froid et tu as de nouveau mal aux jambes. Mais oui, je retire ça. Si tu sais ce que je disais au début, si tu as vraiment un pourquoi qui est très fort, tu retireras toujours quelque chose de tes voyages. Je ne sais plus qui disait que généralement de tes voyages, tu ne retires que ce que tu lui as amené.

AnBé : Hmm.

Mike Collin : Je suis assez d'accord avec ça aussi.

Si tu viens avec beaucoup d'énergie négative et que tu veux tout prendre et rien laisser. Je pense que quand tu reviens, tu n'as rien dans les mains. Clairement.

AnBé : Ouais, il y a ce conte philosophique que je vais massacrer parce que ça fait longtemps, mais enfin l'esprit sera le même. Je n'essaierai même pas de le situer sur un continent ou l'autre. Je ne sais plus. C'est quelqu'un qui arrive à bout de brousse, mais que ce soit dans la jungle en Afrique, je ne sais plus. Dans un village très très très reculé, va voir le chef du village et lui dire « Je suis tellement heureux d'arriver. Les gens ici, comment ils sont ? Je voudrais savoir votre peuple, ses valeurs. » Le chef du village dit « Mais comment ils sont chez vous ? »

« J'aime où les gens sont, ils aiment s'entraider, ils sont positifs, ils aiment rigoler, etc. » Non, je ne sais pas d'où il vient non plus effectivement. C'est pas moi qui l'ai dit, c'est pas moi qui l'ai dit. Il est français, peut dire tout ce qu'il veut. Le chef du village répond « Ah ils sont là, ils sont comme ça aussi. » Et puis il y a un autre étranger qui arrive et qui pose exactement les mêmes questions. Le chef réplique par la même question en disant « mais chez vous comment ils sont ? » « Ils sont mesquins, ils sont voleurs.

Mike Collin : C'était pas la France alors.

AnBé : Faut se méfier de tout le monde sinon on se fait avoir, machin, etc. » Et il dit « Bah ici aussi. » Et puis le premier voyageur dit « Vous m'avez dit le contraire là. » Il dit « Non mais vous allez percevoir chez les gens ça avec quoi vous venez en fait. » Je trouve ça tellement vrai.

Mike Collin : C'est totalement vrai pour l'humain et c'est totalement vrai pour les paysages ou l'ambiance même de ton voyage. Tu arrives avec beaucoup de préjugés en milieu polaire. De toute façon, ça m'arrive avec que de l'émerveillement dans les yeux quand tu vas sur une expé polaire, que ce soit dans l'Hardangervidda, au Groenland, ou ce que tu veux. Tu vas très vite déchanter. Tu penses que c'est... Parce que tu as vu l'odyssée de Nansen ou un reportage sur Borgé-Housseland et...

Et Maycorn, oui, il y a des ours polaires, puis il y a des aurores boréales, et puis c'est beau, mais au bout de deux jours, tu vas devenir fou. Quand tu vas prendre moins 30 avec du vent, que tu ne vois pas le bout de tes skis, que ta tente tu n'arrives pas à la monter, que tu ne sais même pas si tu veux faire fonctionner ton réchaud ou pas, ta main elle a froid, tu te dis mais qu'est-ce que je fous là ? Qu'est-ce que je fous là ? C'est nul à chier, c'est pas merveilleux, c'est nul ! Et puis à l'inverse, si tu vas là-bas avec que des préjugés négatifs, tu vas retrouver la même chose. Tu te dis, mais c'est très dur, c'est très froid.

AnBé : ...

AnBé : ...

AnBé : Ahahah

Mike Collin : Oui, tu vas arriver là-bas, oui ça va être très dur et très froid, c'est sûr. Maintenant, si tu arrives avec l'esprit beaucoup plus ouvert et que tu acceptes de sacrifier une partie de ton confort, une partie de ton physique, parce que tu sais que ça va être usant de faire ça, et que tu penses que tu peux y retrouver quelque chose qui te plaît, que ce soit dans les paysages, que ce soit dans l'aventure vécue elle-même, bah oui tu vas le retrouver.

AnBé : Mmh.

Mike Collin : C'est un grand état d'esprit, c'est pas être positif ou négatif à 100 % parce que ça c'est un truc de béni oui oui, c'est jamais tout blanc tout noir. Mais quand tu arrives à faire un petit peu abstraction de l'émerveillement et du négatif, tu arrives à être sur une ligne de conduite qui est beaucoup plus entre les deux et puis tu es beaucoup plus ouvert au positif. Après c'est sûr que tu vas absorber le négatif aussi mais...

AnBé : Mmh.

Mike Collin : Si tu l'as accepté avant de partir, c'est très bien. Après, si tu sais que tu es fait pour les pays chauds, je repense à une pensée pour Steven qui disait, les déserts, les machins là, moi tu me mets dans un désert, je meurs, je meurs instantanément. Déjà parce que je suis ultra négatif à l'idée d'y aller. Tu me mets dans un truc où il fait super chaud, je sais déjà que je ne vais pas survivre. Mais par contre, en milieu polaire, aucun souci, aucun problème. Peu importe les conditions, ça va le faire, ça passe largement.

AnBé : Ouais.

AnBé : Ahahahah...

AnBé : Mmh.

AnBé : Ça passe large... Non, c'est vrai qu'on trouve ce qu'on est venu chercher quelque part. C'est pour ça que quand on n'a pas d'attente, là, on peut peut-être enfin espérer trouver ce qui est réellement là. C'est ça qui est bien. Si on devait relancer Tintin au Tibet version Mike Collin, ce serait quoi le décor, ton défi, les personnages de fiction ou réels que tu aimerais embarquer avec toi ?

Mike Collin : Tout à fait.

Mike Collin : Oula, sacrée bonne question. Si tu me dis Tintin au Tibet, ça sera forcément retour en Himalayas, c'est sûr. Mais il y aurait probablement un sacré chapitre encore à écrire sur les milieux polaires, parce que maintenant, j'en suis vraiment amoureux. Le Groenland, notamment, je ne m'en cache pas, c'est quelque chose qui sera au programme les prochaines années. Il y aura de la traversée ski au Groenland, c'est sûr. L'Himalaya, j'ai très envie d'y retourner aussi, parce que peu importe l'altitude, une grimpe sur ces géants de glace...

AnBé : Et tu le feras avec qui alors ? Personnage fiction réel.

Mike Collin : Jonathan Labarre, ça va lui faire plaisir. Je pars au ski au Groenland, j'emmènerai Jonathan là-bas avec moi. Parce qu'on a un peu le même état d'esprit et puis j'embarquerais peut-être dans mes besaces, que ce soit en packraft ou à ski, j'embarquerais bien un petit Julien Libert aussi. Parce que Julien aussi, c'est un sacré loulou et j'aime bien, au-delà de ce qu'il fait, j'aime bien ce qu'il transmet.

AnBé : Oui, il est passé sur le podcast aussi. Oui, il est chouette.

Mike Collin : Pareil pour Jonathan, c'est des gens qui ont une vision que j'aime beaucoup et je les emmènerais bien avec moi. Sinon bon, j'ai toujours des amis qui m'accompagneraient bien forcément mais...

AnBé : Là, il y aura de quoi faire une expo aux photos. Quand vous reviendrez entre Julien et toi, vous êtes tous les deux de très bons photographes d'ambiance lumineuse. J'ai hâte de voir.

Mike Collin : Oui, j'aime beaucoup les lumières et les ombres, c'est son grand domaine.

AnBé : Yes ! J'adore aussi. Ok, le défi alors que tu te lancerais, c'est quoi ? Donc le décor, on va dire Himalaya ou Groenland, défi.

Mike Collin : Voilà, clairement le défi, on va partir sur le Groenland parce que c'est un rêve que j'ai accroché à la ceinture depuis quelques années maintenant et je me suis lancé au travers du Hardangervidda ou du Sarek, je me suis lancé là-dedans et j'ai vraiment envie de concrétiser ça. C'est quelque chose qui me tient à cœur, j'ai toujours eu envie de le faire mais je me suis toujours dit c'est trop dur pour moi.

Jusqu'au moment où je me suis lancé, je me suis dit non seulement ce n'est pas trop dur pour moi mais je sens que je suis relativement fait pour ça sans être prétentieux, c'est que c'est un environnement qui me convient dans lequel la dose d'inconfort ne dépasse pas la beauté ou le confort que j'y trouve. Pour moi je me sens à l'aise avec cette idée là et le projet clairement ce sera la traversée à ski du Groenland et ce sera autant de le faire que de le faire de belle façon.

Donc j'ai envie de faire un départ à l'opposé de ce qui se fait d'habitude, plutôt sur la côte est et une arrivée sur la côte ouest et j'ai envie que ce soit un truc d'amateur. Je n'ai pas envie que ce soit organisé par une agence, ni en logistique, ni en transport, ni rien. J'ai envie que sur place, il n'y ait pas de guide ou de gens qu'on ne peut pas nommer parce qu'on a peur que ça va nuire à nos carrières d'aventurier.

J'ai envie qu'on soit entre gens respectables, ou peu s'en faut, et qui ont de l'humour, grosse dose d'humour parce que ça, ça va être indispensable pour ce genre d'aventure. Et il faut un gros mental parce que là, c'est pareil, avoir un désert blanc à perte de vue pendant 30 jours, c'est une expérience qui est belle mais qui n'est pas donnée. Pas donnée financièrement forcément mais qui n'est pas donnée pour le cerveau non plus parce que c'est quelque chose que beaucoup de gens je pense ne s'imaginent pas à quel point c'est difficile de supporter.

Moi je connais un petit peu cette sensation d'être seul dans ma tête et de me cogner un petit peu entre les murs de ma tête. Je connais ça en voyage mais là-bas c'est démultiplié. Celui qui n'a jamais vécu ça comme expérience, ça peut être un sacré choc de se retrouver parce que, discuter entre copains, ok, ça fonctionne un temps, ça fonctionne sous la tente, ça fonctionne beaucoup moins bien quand tu skies, ça fonctionne moins quand tu skies l'un derrière l'autre, ça fonctionne encore moins quand il y a du vent, et je pense qu'au bout de 30 jours, de toute façon, tu n'as plus grand-chose à dire à ton copain. Donc tu es très vite seul avec toi-même.

AnBé : Donc Mike, au Groenland, après Tintin au Tibet. Ok, bien. Si vous le faites à trois, les loulous, je vais vous débriefer sur le podcast. C'est ça, le brief, si tu arrives à réunir la fine équipe.

Mike Collin : Ce sera probablement ça. Je sais que les deux là, ils vont entendre ça, ils vont être tout flammes. Jonathan, il a très envie de ski quand même. Il a une mauvaise expérience sur Svalbard, mais je sais que c'est un truc qui lui tient à cœur aussi. Ça serait pas mal qu'on concrétise ça aussi parce que c'est quelqu'un que j'ai envie de rencontrer dans la vraie vie, pas dans la vraie vie d'internet. Je pense qu'un projet de ski, ce serait un très beau truc aussi. Parce qu'à vélo, je ne peux pas le suivre.

AnBé : Mouais ! Carrément. On te donne la possibilité de vivre pendant un an dans un environnement extrême au choix, désert, jungle, banquise, montagne, avec des ressources limitées. Où irais-tu et quel serait ton objectif personnel ?

Mike Collin : Du coup tu connais déjà la réponse, ça ne sera pas dans le désert, c'est certain. C'est dur, c'est dur, parce que la banquise, je ne veux pas dire qu'il n'y a rien à voir, c'est plat, relativement plat, la montagne c'est beau quand même. Je vais rester en montagne, j'ai quand même une très forte appétence pour la montagne, j'aime bien les reliefs. Alors où exactement ? Je dirais alors Himalayas, je ne vais pas dire où je connais parce qu'on ne peut moins d'avoir tout fait, on ne peut pas. Mais je suis déjà allé. Donc je dirais plutôt le Karakoram, en Pakistan.

AnBé : Yes, ok. Découvrir.

Mike Collin : Découvrir. C'est vraiment quelque chose qui est sur ma liste aussi, que je ne peux pas faire en tant que gendarme. Non pas le Pakistan. Pour tous les militaires c'est niet. Pas que militaires d'ailleurs, tout ce qui est fonctionnaire ou autre. Il y a des permissions particulières pour aller dans des pays un petit peu tendus au niveau politique. Donc pour moi c'est un jour peut-être.

AnBé : Eh... Non ? Ouais je ne sais pas. Ok. Tu devrais faire ça avec des ressources limitées, un an en isolement dans le Karakoram.

Mike Collin : Complètement Karakoram, j'aimerais bien.

AnBé : Ouais, trop bien. Est-ce qu'il y a un objet que tu emmènes dans toutes tes aventures ? Un truc que tu dis, oui, ça c'est mon truc, ça je ne pars pas sans.

Mike Collin : Un objet pratique ce serait mon opinel. Parce que là il peut m'aider. Non, je l'oublie, j'oublie. Malheureusement j'oublie à chaque fois le rasoir, c'est terrible.

AnBé : Ok. Tu m'aurais dit "sans mon rasoir", j't'aurais pas cru hein. C'est de l'audio, il a une barbe là pour le moment. Tandis que là, tu peux encore la tailler à l'opinel si ça devient trop prenant. Ça va, c'est bon.

Mike Collin : Mais non, l'opinel pour le côté pratique, non, mon vrai objet, ce serait plutôt mon petit carnet d'aventure avec son stylo. Parce qu'à chaque voyage que je fais, j'écris. Systématiquement.

AnBé : Extra ! Ouais. J'adore. Quel est le fail qui t'a le plus appris ? L'échec, l'erreur qui t'a le plus appris ? Et qu'est-ce que ça t'a appris ?

Mike Collin : Alors en termes de voyage, ce sera le Hardangervidda, parce que je me suis cassé la figure à la fin et que j'ai fini sur la motoneige à la place de finir sur mes skis. Ça m'a appris, si je peux dire, que rien n'est jamais gagné par avance, parce qu'on se voit très vite lancé sur son projet. Tout se passe relativement bien, même quand c'est dur, parce que là c'était vraiment très difficile depuis le premier jour, j'ai pris une tempête le premier jour. Sur la première tempête tu dis c'est bon je peux survivre à toutes les tempêtes, tu fais tes premiers 100 km tu dis je peux faire des milliers de kilomètres et c'est toujours bien d'avoir un petit rappel à l'ordre de te dire tu peux le faire mais n'oublie pas que tu n'es pas le seul à décider et que tu n'es pas immortel et que tu n'es pas hermétique à tout événement extérieur, tu peux tomber, tu peux casser du matériel et sincèrement alors ça concerne peut-être que moi tant pis mais c'est quelque chose que j'avais tendance à occulter en disant qu'effectivement, une fois que tu es lancé, c'est facile. Faire le premier pas, c'est le plus dur. Une fois que tu es dedans, il ne faut pas oublier où tu es et dans quelles conditions tu es. En particulier dans les environnements extrêmes. Il faut vraiment rester concentré du premier au dernier jour. C'est un truc que j'ai appris en alpinisme et en montagne. Ce n'est pas fini tant que tu n'es pas de retour à la maison. Même pas la voiture, la maison.

AnBé : Mhmm. Ouais. Beaucoup d'accidents arrivent juste avant de rentrer chez soi. Sur les routes, notamment du quidam, mais aussi en alpinisme aussi.

Mike Collin : Voilà. C'est ça, et même en alpinisme c'est souvent la descente. Les gens ils arrivent au sommet, il y a l'euphorie du sommet. Je suis content, j'ai fait, j'ai fini. Eh non, tu n'as même pas fini quand tu es au refuge, tu peux quand même te faire une cheville en bas. Tu as fini quand tu es à la maison, à la voiture. C'est plus acceptable déjà comme pensée. Mais après, en terme d'aventure, c'est ce truc qui m'a vraiment marqué en terme de ressenti ces dernières années, et de manière plus personnelle, en échec réel, c'était les années 2013-2014.

Là c'était un échec, on peut dire, plus humain. J'ai échoué dans ma vie, grosso modo, et le fait de repartir, de remettre le pied à l'étrier, là par contre ça t'apprend que... ce n'est échec que quand tu baisses les bras, quand tu abandonnes. Donc tant que tu arrives à te relever, à refaire un pas en avant, si tu ne peux plus courir, tu marches, si tu ne peux plus marcher, tu te traînes, mais tu rentres, tu fais ce que tu veux mais tu avances, tu avances et tu fais quelque chose.

C'est dur, c'est très très dur. Je n'étais pas dans le plus profond des gouffres non plus but j'étais à une période de ma vie où quand je pars au Zanskar je me dis, si je me casse la gueule là-bas, je n'en ai rien à foutre. Et puis dès le premier jour, tu reprends confiance en toi et qu'au deuxième jour tu te dis c'est magnifique d'être là, je suis trop content d'être là, je serais content de rentrer aussi pour le raconter et je serais content d'y retourner et de refaire un autre truc. Ok, c'est bon, tu as remis un pied à l'étrier. C'est ça.

AnBé : Oui, du bon côté. Prendre de la distance, c'est un peu ça, on dit prendre du recul, mettre de la distance. Voilà, ça marche, oui, à fond. Le succès dont tu es le plus fier.

Mike Collin : Pour moi ça fonctionne en tout cas. Exactement le même que l'échec que je viens de t'énoncer. Le fait de remettre le pied à l'étrier après deux années vraiment très compliquées. En termes de réussite, aucun voyage, aucun achèvement, je ne sais pas si on dit en français "achievement", aucun accomplissement.

Je ne parle vraiment là en termes de métrique ou de statistique, en termes d'aventure, en termes de ce que tu veux. Donc aucune distance, aucun sommet n'aura jamais d'égales au fait de te sortir toi-même d'une situation qui est compliquée humainement. Si aujourd'hui ta vie est pourrie et qu'après-demain elle est belle, c'est une réussite fantastique. Très clairement, ça a été de découvrir que j'étais fait pour ça et que j'avais vraiment envie de... même si c'est tardif, il n'y a pas d'âge pour ça. Je crois que Mike Horn n'est pas tout jeune, mais il fait encore de beaux trucs.

AnBé : Ouais, ça tu savoures quoi, ouais, tu savoures vraiment. Non, non. Il va vers sa soixantaine tout doucement. S'il ne les a pas déjà, ouais tout à fait.

Mike Collin : Et il est encore en expédition. Donc ça va, il me reste un paquet d'expéditions à faire et un paquet d'années.

AnBé : Ouais, mais oui, carrément. Ce que tu dis, ça me fait penser, je discutais avec un docteur en psychologie, figure-toi. Nous étions parties dans les... Je crois que c'est un Pixar, celui-là. C'est Vice Versa, je crois que ça s'appelle. Si tu n'as pas d'enfant, tu ne connais peut-être pas le truc des émotions, là. Et en fait, on voit que c'est quand Joie veut absolument éliminer la tristesse que la joie n'est plus possible non plus. Parce qu'un des plus beaux souvenirs de la personne, c'était justement d'avoir été consolée à un moment de tristesse. Après, il y a eu quelque chose qui était vraiment positif derrière. Je crois que c'est peut-être ça aussi. Un des secrets, c'est d'embrasser aussi bien l'ombre que la lumière parce que finalement, c'est lié. Voilà.

Mike Collin : Ouais, c'est possible. Non, celui-là non, je ne l'ai pas vu. Exactement. Pas de belles vues à ton bivouac si tu n'as pas marché ou skié dans le dur pendant quelques heures avant.

AnBé : Ouais, même si la vue est la même, si tu ne l'as pas, entre guillemets, méritée, en tout cas, tu n'es pas préparé pour, si tu arrives juste en voiture, tu fais la photo, tu repars, tu n'auras pas profité en fait. Tu n'es pas assez ouvert, tu n'es pas préparé. Ouais. Ouais. C'est ça qui est dingue. Même paysage, même personne, mais pas du tout le même cheminement dans tous les sens du terme. Impossible d'avoir le même résultat, quoi.

Mike Collin : Non, tu n'auras presque aucune des émotions que tu aurais pu ressentir en ayant été chercher ça par toi-même. Exactement.

AnBé : C'est ça qui est beau. Alors, c'est quoi les ingrédients pour toi pour vivre ces rêves ?

Mike Collin : Pour les vivre, faire le premier pas, ça c'est...

AnBé : Faire le premier pas, j'adore. On peut rester là parce que c'est juste ça.

Mike Collin : Pour vivre les rêves, tu n'as pas le choix. Tu peux rêver autant que tu veux. Un rêve, c'est quand tu dors, tu es allongé dans ton lit et qu'il ne se passe absolument rien. Mais quand tu te réveilles, il ne se passera toujours rien. Donc il y a un moment donné, il faut sortir du lit. Il faut sortir du lit, il faut t'habiller, il faut aller dehors. Et c'est là que ça commence. Quand on dit "il n'y a pas de petits rêves" on parlait de...

Là, je suis plutôt outdoors, donc c'est plutôt des aventures un peu dominantes physiques ou des choses comme ça. On parlait aussi de langue étrangère, on parlait de s'installer dans un autre pays, des choses comme ça. Il n'y a pas de petits rêves, mais si tu veux le faire, il faut te mettre en route. D'une façon ou d'une autre, il faut que l'action succède à la réflexion. Et tu ne peux pas attendre d'être prêt parce qu'en fait, tu n'es jamais prêt.

AnBé : Exactement. On n'est jamais prêt. Il faut vraiment se lancer avant d'être prêt. C'est un truc qui revient super souvent aussi et qui est important. Les réponses viennent en route et souvent, de toute façon, tu peux planifier pendant trois ans. Tu arrives sur la route, tu te dis "mais dis donc, ce n'est pas du tout ça, je n'avais pas prévu". Donc ça ne sert à rien d'y aller trop. Il faut être préparé suffisamment, mais pas jusqu'au dernier carré.

Mike Collin : C'est ça. Exactement. Oui. C'est ça, faire le bon mélange entre tes compétences, tes envies, et puis laisser une grande part d'incertitude en disant, on verra bien ce qui se passe.

AnBé : Voilà. Une citation qui t'inspire.

Mike Collin : Il y en a une que j'ai vue hier qui est toute fraîche... je vais essayer... qui est tatouée sur mon bras parce que... On va essayer de se fier sur du positif quand même, dans l'interview. C'est un memento mori que j'ai sur le bras. Et... Il y a deux... Voilà, il y a... Je sais qu'il y a deux grandes interprétations du memento mori, ça c'est l'une des deux effectivement. Et la deuxième c'est souviens-toi que tu es déjà en train de mourir.

AnBé : Comme si ça m'intéressait quelque part avec sa bague. Il a une bague de tête de mort. Pour lui, ce n'est pas du tout négatif. Donc souviens-toi que tu vas mourir. Mmh.

Mike Collin : Donc il y a une nuance faible, mais pour moi c'est plutôt la deuxième. Chaque journée qui passe, tu ne la récupéreras pas. Quoi qu'il arrive, on a un nombre limité de jours et de semaines et d'années dans nos vies. Ça c'est une certitude. Certains te disent, tu as 4000 semaines de potentiel dans ta vie, tu dors pendant 1000 semaines, je ne connais pas les calculs. Ouais, ok.

Si demain je me prends un accident de voiture contre un poids lourd, je n'aurai plus de 4000 semaines. Je pense que tout le monde en est conscient aussi, mais tout le monde n'en est pas forcément conscient à 100%. Ta vie peut s'arrêter demain, mais aussi tes capacités physiques, tes capacités cognitives, tes envies, ça peut changer du tout au tout tes priorités. Peut-être que dans le contexte d'une galère financière monumentale, l'idée d'aller travailler à l'usine de Gruyère, ne te traversera plus tout l'esprit.

Peut-être déjà que tu commences à payer tes dettes, que le banquier ne te saisisse pas ta maison et en gros non, tu n'en as un peu rien à faire. Si demain tu as un parent qui est malade, tu vas plus penser à l'aider, en théorie bien sûr, que d'aller faire tes petits voyages de gauche à droite. Maintenant, ce n'est pas une situation purement négative, c'est une situation qui doit te permettre de te rendre compte de la chance que tu as déjà d'avoir vécu ce que tu as vécu en bien ou en mal, parce que c'est une expérience et qui doit...

En tout cas, t'astreindre à planifier et à rêver encore plus à ce que tu vas faire demain, après demain, dans un an, dans dix ans. Oui, tu peux très bien, même si tu vas mourir demain, ce n'est pas grave. Tu peux quand même faire un plan pendant dix ans, tu n'en sais rien. Tu ne sais pas si tu vas mourir demain ou pas. Moi, le Groenland, c'est acté. J'irai traverser le Groenland. C'est en tête l'année prochaine, c'est en tête l'année d'après, je n'en sais rien. J'irai, voilà.

C'est comme ça, pour autrement. Parce que je sais que c'est précieux et que le temps est compté.

Mike Collin : Donc j'ai gravé ça sur ma peau, c'est vraiment... Je ne peux pas dire pour m'en souvenir parce que je m'en souviens tous les jours. Mais parfois j'aime regarder ces mots et me rappeler de pourquoi je les ai écrits.

AnBé : Ça remet les priorités en ordre. Ouais, j'adore. Où est-ce qu'on peut te retrouver, tous ceux qui veulent suivre tes futures aventures ?

Mike Collin : Le sacro-saint Instagram, je pense que c'est le plus pertinent parce que c'est là où je mets un petit peu tout ce qui s'est passé et puis en général c'est là où il y a aussi ce qui va se passer. J'ai mon site internet qui est plutôt une bibliothèque, il y a un petit compte rendu de ce que j'ai déjà fait. Là c'est un mélange de mes écrits et de mes photos et puis voilà, les deux médias se valent, chacun pour ce qu'ils ont à proposer.

AnBé : Mmh. Ouais. D'accord, donc il y a mike.cln pour Insta et puis alors an endless path pour pouvoir donc un chemin infini pour le site.com et ça je vais évidemment remettre dans les notes pour que ce soit facile à retrouver. Eh bien un énorme merci Mike, je me suis régalée, c'était une super conversation. Génial, franchement c'était très très très très chouette.

Mike Collin : C'est ça. C'est ça. Merci à toi, un grand plaisir.

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